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Dimanche 17 Mars 2013

Le sang des Francs-Maçons dunkerquois

Par Jiri Pragman dans Edition ( sur hiram.be)

On aurait pu penser que Quai des Cadavres n’aurait été qu’un simple roman policier de plus dans la collection Polars en Nord, celle qui a pour théâtre une commune du Nord… ou de Somme. Une collection inégale et votre serviteur, familier de la Somme, s’était en son temps bien sûr plongé dans Le loup d’Abbeville, Le Vagabond de la Baie de Somme (ainsi que Le trésor…, Le Naufragé…), Dernier Bal au Crotoy, L’Irlandais de Brighton. Se serait-il tourné vers un roman avec Dunkerque pour cadre? Sans doute pas sans le compas en couverture et, surtout, le bandeau qui mêle les Francs-Maçons à ce polar.

Bouquin fascinant que ce livre signé par Jean-Pierre Bocquet, celui qui avait déjà signé Un grand maître dunkerquois (2012) où il est question d’un « grand maître »… aux échecs. Cette affaire démarre sur la découverte d’un cadavre portant un Tablier de Maître, un compas de métal dans le coeur… et pleurant des larmes de sang.

Voilà qui est dit! Mais pas dans le style qu’affectionne Bocquet. Cet ancien enseignant en lettres aime les mots, ceux que certains dictionnaires rassemblent parce que « rares et précieux ». Certains vont savourer et même s’en repaître ou en profiter pour visiter le Wikitionnaire et découvrir des mots qui ne sortent pas souvent de leur bouche, leur plume ou leur clavier (hapax, coquecigrue, anadyomène, électuaire,…). D’autres se montreront agacés.En gros, « ils étaient dans le train et ils arrêtèrent de parler en regardant la pluie tomber » devient: Les arborescences horizontales de myriades de gouttelettes d’un brouillard de pluie, que la vitesse plaquait sur les vitres du wagon en les implosant, interrompirent quelques instants leur conversation en les rendant à cette évidence: le train fendait une ligne de grains. Et les Castorama se transforment en schéols du bricolage où les âmes des clients en perdition attendaient en permanence le Sauveur déguisé en conseiller peinture, électricité, menuiserie, décoration, plomberie, etc.

Ce talent ne serait qu’amusement s’il n’était mis au service d’une histoire captivante dans laquelle Bocquet fait montre de sa connaissance de la Maçonnerie « classique »… et des travers de cette société très humaine, par exemple lorsqu’il évoque les inutiles variations des plagiats des best-sellers de la pensée ésotérique en Tenue ou ces « plancheurs » qui réutilisent en se les appropriant des Morceaux d’Architecture créés par d’autres. Une citation à propos des lectures des Maçons: Pour certains, pleins de bonne volonté, être et devenir franc-maçon, c’était nécessairement acheter, manipuler, exposer et s’échanger, faire semblant de maîtriser et en deviser, d’un air averti, les bibles des sanhédrins maçonniques, alors que précisément, la maçonnerie n’était pas une religion.

Cette science de l’auteur porte aussi sur les Hauts Grades. Bocquet sait ces Rituels et joue aussi habilement sur la vanité du lecteur qui se repaît de certaines allusions à côté desquelles le lecteur « moyen » passera. Il en est sans doute qui en profiteront pour s’informer sur ce livre d’Enoch (et ses anges) souvent cité ainsi que sur les Egregores (qu’on ne confondra évidemment pas avec l’égrégore!), les Nephilims,…

L’auteur est documenté – on pense notamment à certains aspects médicaux de l’affaire – mais on note que certaines théories contestées (« la mémoire de l’eau ») semblent l’attirer (à moins que ce soit un de ses personnages).

Cette affaire voit de nouveaux flics francs-maçons, Max Balzer (dit Mac) et Benahim Manhélé (dit Benah) rejoindre les rangs maintenant bien fournis des policiers maçons de papier, les Marcas, Cappelle, Deboeuf, Quinot.

Un polar à savourer, de préférence sur les lieux de l’enquête, en savourant un genièvre de Houlle de la distillerie Persyn apprécié par les 2 flics.

A titre personnel, l’auteur des lignes ci-dessus a apprécié la mention en annexe à destination des esprits curieux, les invitant à découvrir le blog de Jiri Pragman, une mine de renseignements et, surtout, cette évocation du saint-honoré (sa faiblesse!) trônant aux vitrines des boulangers-pâtissiers, en hommage au saint patron de la profession, accessoirement évêque d’Amiens en son temps, mais surtout en piège tentateur des becs à sucre qui succomberaient impénitents malgré leurs neuvaines expiatoires à saint Dukan.

  • Quai des Cadavres (Ravet-Anceau, Polars en Nord, 328 pp., 2013) disponible sur Amazon y compris pour Kindle ou à La Cale Sèche