Vendredi 23 octobre 2009. Nostalgie de la jeunesse ; nostalgie de l’époque où le sommeil réparateur se jouait du jour et de la nuit, pliant le temps à ma volonté dans une élasticité sans faille des heures. Je n’étais que force vitale… J’ai depuis appris le sens de la mesure : ça rend responsable.
En relisant ce matin quelques notes glanées dans les amphis de Lille III à l’époque où je préparais les concours d’enseignement (j’ai conservé ces notes comme des reliques ; on a les saints qu’on peut : les miens traquaient les forces de l’esprit dans la langue et la littérature), j’ai redécouvert un cours sur Henri Barbusse. Le pacifisme, les atrocités de la guerre et du feu, l’athéisme et le communisme, tout ça m’a évidemment renvoyé à Guy Môquet.
Inutile de revenir sur les qualités littéraires, le réalisme et le lyrisme, la vérité poignante des œuvres d’un écrivain qui fut quand même prix Goncourt.
A travers ces notes, c’est l’homme que je cernais à nouveau, l’homme parti vivre en URSS cette nouvelle aurore où allait sa foi, dans le refus de tout ce qui pouvait avilir ou écraser ses semblables. C’était donc davantage la révolte qui le poussait à l’athéisme ainsi qu’au communisme que les méandres de l’idéologie.
En France, on a peu à peu occulté les œuvres de Barbusse, ne retenant dans les anthologies ou les rayons des librairies que celles que l’on peut réduire à leur dimension documentaire dans un cours d’histoire.
Et voilà que ces notes me renvoient à une œuvre inédite en France, mais traduite en russe et publiée en URSS au début des années 70. C’est une pièce de théâtre en douze tableaux qui porte le titre provocateur de Jésus contre Dieu. C’est une sorte de mystère contemporain qui se termine comme il se doit par la victoire d’un ordre juste sur les forces du chaos et par une mise en musique.
Je vous ferai grâce de l’analyse de la pièce puisque je n’ai pas le texte sous les yeux, et pour cause (à ma connaissance il n’est toujours pas édité en France) et parce que ce ne serait jamais que celle de mon prof de l’époque dont je tairai le nom mais dont je subodore les arrière-pensées d’endoctrinement.
J’avais pourtant souligné et encadré une citation. C’est le cri d’agonie que Jésus lance à l’Absent, alors qu’on vient de le crucifier et que les ténèbres du supplice l’enveloppent, le paralysent et l’asphyxient déjà. On connaît le classique « Ô Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais cette fois-ci, la dernière lueur de vie qui commence à vaciller dans la pupille ne cherche plus le Dieu caché. Jésus s’écrie à ses semblables : « J’ai brisé les idoles Ô vous tous, sois toi. »
Sois toi. Un message d’homme à hauteur d’homme et pour tout homme…  Sois toi avec courage, humilité et tolérance, mais jamais dans la superbe ni l’humiliation. Prends ta mesure d’homme et accomplis ta mission d’homme jusqu’au bout pour le plus grand profit de tous… Mais en la matière, contrairement à ce qu’espéraient Guy Môquet et Henri Barbusse, aucune lutte finale ne viendra briser les idoles une fois pour toutes. La grandeur de l’homme est au contraire dans une lutte quotidienne de tous les instants contre les formes perpétuellement renouvelées de l’idolâtrie et de la servitude volontaire.
C’est peut-être parce qu’il l’avait pressenti et qu’il finirait bien par l’écrire, que Barbusse est mort empoisonné, semble-t-il sur ordre de Staline.
Qu’on ne se méprenne point sur ma philosophie : la lucidité et l’idéal sont complémentaires, et l’âge ne fait rien à l’affaire. Ce n’est pas parce que nos pas d’hommes peuvent nous mener dans les ornières des pires turpitudes que nos mains d’hommes doivent renoncer à façonner les pierres d’un monde meilleur.